L'anarchie

1969 : L'ANARCHIE

A l’automne 1968, en classe de seconde au lycée, je suis rapidement fasciné par un élève plus âgé qui dépasse largement le reste de la classe par ses capacités de réflexion.

Il se dit anarchiste et, un an plus tard, je le rejoins pour former un groupuscule avec d’autres jeunes anarchistes.

Je vais découvrir Proudhon, Malatesta, Bakounine, Kropotkine, Makhno ... et autres idoles du panthéon anarchiste qui avaient pour devises "Ni Dieu, ni maître" et "La liberté ou la mort".

Mais les théoriciens ne me passionnaient guère et les discussions des anarchistes de salon encore moins.

Selon moi, l’anarchiste était avant tout un activiste qui devait s’impliquer concrètement dans la lutte contre le pouvoir afin de changer le monde.

L'anarchie

Changer le monde ... combien en ont rêvé en ces années où la liberté n’en pouvait plus d’étouffer dans une France dominée par une morale trop rigide ?

Notre première manifestation, le 15 novembre 1969, contre la guerre du Vietnam, s’est terminée au centre de rétention de Beaujon où plusieurs centaines de jeunes appréhendés dans l’après-midi sont enfermés dans les cellules.

L’ambiance est plutôt aux plaisanteries et aux chants révolutionnaires : rien à voir avec les scènes de violence qui se sont déroulées dans ces murs en mai 1968.

Relâchés vers minuit, avant le dernier métro, nous rejoignons nos domiciles respectifs non sans une certaine fierté d’avoir été ainsi enfermés quelques heures.

J’approchais l’âge de 17 ans et mes parents s’étaient résignés à voir leur fils s’échapper du toit familial sans savoir où il allait. Dans les mois qui ont suivis, nous avons rejoint plusieurs manifestations qui, tôt ou tard, s’achevaient par un affrontement rituel avec les forces de police.

Mes camarades s’étonnaient de me voir provoquer seul les CRS ou les gardes mobiles au risque de ne pas pouvoir me replier à temps.

Il y avait une part d’inconscience, peut-être une illusion d’invincibilité qui allait se révéler totalement fictive peu de temps après (Souvenir de 1970 : "la prison").

L'anarchie

Parmi les grandes figures de l’anarchisme, le communard Elisée Reclus a écrit "L’anarchie est la plus haute expression de l’ordre".

Dans sa mise en application, l’anarchie est surtout assimilée à la plus haute expression du désordre parce qu’elle prétend se dispenser de toute forme de hiérarchie et de commandement avec une structure sociale où tous les individus seraient traités à égalité.

Pour beaucoup, il s’agit d’une utopie, ce qui semble évident si l’on considère l’immaturité des sociétés humaines qui se révèlent incapables de s’autogérer sans des directives émanant d’une autorité supérieure.

L'anarchie

La plupart des anarchistes sont athées mais il existe aussi des anarchistes chrétiens qui considèrent que l’absence d’autorité sur terre se justifie par l’existence d’une seule autorité : celle de Dieu !

« Et n'appelez personne sur la terre votre père ; car un seul est votre Père, Celui qui est dans les cieux. » (Matthieu 23:9)

« Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. » (Actes des Apôtres 5.29)

Ces enseignements bibliques peuvent effectivement s’interpréter en ce sens mais c’est surtout les premières communautés chrétiennes qui servent de référence.

« Tous ceux qui croyaient étaient dans le même lieu, et ils avaient tout en commun. Ils vendaient leurs propriétés et leurs biens, et ils en partageaient le produit entre tous, selon les besoins de chacun. » (Actes des Apôtres 2.44-45)

L'anarchie

Combien de ces communautés ont existé aux premiers siècles de l’Eglise ?

Nul ne le sait, mais il est évident que du jour où le christianisme s’est structuré comme religion d’Etat au sein de l’Empire Romain, à partir du quatrième siècle, l’organisation étatico-religieuse hiérarchisée était incompatible avec toute conception anarchiste.

L’Eglise de Dieu devenait l’église des hommes.

La Réforme protestante a réactivé l'idée que le croyant peut avoir une relation directe avec Dieu.

Celui-ci peut alors se passer d’une hiérarchie religieuse que Jésus condamnait en son temps :

« Vous avez confisqué la clé de la connaissance. Vous-mêmes, vous n'êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les avez empêchés. » (Evangile selon Luc 11.52)

Mais il ne faut pas pour autant en déduire que le protestantisme soit synonyme d’anarchisme : loin de là !

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