La prison

1970 : JOEL EN PRISON

Au printemps 1970, les groupements d’extrême-gauche accentuaient la pression espérant peut-être renouveler mai 68.

Les directeurs de la publication maoïste "La Cause du Peuple" avaient été condamnés à huit mois de prison et le Quartier Latin s’était enflammé.

Tard dans la soirée du 28 mai, avec un groupe d’irréductibles nous harcelions la police lorsque trois de leurs véhicules se sont arrêtés.

J’ai attendu le dernier moment pour lancer la pierre que j’avais en main : trop tard pour m’enfuir.

Jeté à terre et matraqué, je suis traîné dans un des véhicules.

A l’avant à côté du conducteur, un homme se retourne, le visage en sang il me montre du doigt :

"C’est toi qui m’a fait ça !"

Je reçois une gifle, des coups de coude, des coups de poing puis un coup de matraque sur le nez qui sera fracturé.

La prison

Nous entrons dans un commissariat.

Des groupes de jeunes sont assis à terre sous la surveillance de CRS.

On me traîne à l’écart pour me laver le visage car le sang coule abondamment du nez et d’une arcade sourcilière éclatés. Peine perdue, plus je lave, plus ça coule.

Cela les énerve et j’ai droit à une troisième séance de boxe avant d’être jeté en cellule.

Un homme s’approche et me regarde. Il tient une compresse sur son œil tuméfié.

"Tu vas payer pour ce que tu m’as fait ... t’es pas prêt de sortir de taule !"

Après avoir été conduit au Palais de Justice, je suis incarcéré en prison, service des mineurs, le 30 mai.

Un cauchemar venait de commencer ...

La prison

Au quartier des mineurs, j’ai côtoyé des voleurs de mobylettes, des voleurs à la roulotte, des racketteurs, un violeur, un meurtrier âgé de quinze ans qui avait enlevé un enfant, demandé une rançon puis tué l’enfant … tout ce que certains appelleraient la "racaille".

Pour la plupart, mes codétenus ne comprenaient rien à la politique mais j’étais respecté parce que j’avais envoyé un policier à l’hôpital.

Avec tous les égards qu’il faut avoir envers les victimes, notamment envers le père de famille que j’ai blessé, je ne peux m’empêcher de considérer que j’étais aux côtés de gosses paumés qui avaient grandi le plus souvent dans des milieux défavorisés.

Du fait de mon origine sociale confortable, et de mes motivations, je suis parmi les moins excusables.

Car il s’agissait plus pour moi de me défouler sur les forces de l’ordre que d’être réellement porteur d’un engagement politique.

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A la différence des jeunes oubliés par leurs parents, j’avais la chance d’être soutenu par les miens qui m’ont régulièrement rendu visite au parloir.

Comment ne pas leur être reconnaissant de m’avoir aimé, sans même me sermonner, trop soucieux de ne pas m’accabler encore plus.

Je revois encore le regard de mon père lorsqu’il m’a vu le visage tuméfié, le 29 mai, dans les locaux de la police judiciaire au Quai des Orfèvres.

Comme dans la chanson de Georges Brassens, "Les trois bacheliers", j’ai eu la chance d’avoir "Un père de ce tonneau-là" ... un de ces pères qui ne renient pas leurs enfants.

L’été 1970 s’est ainsi passé à l’ombre des murs d'une prison, en détention préventive, dans l'incertitude permanente sur le sort qui m'était réservé.

Mais je l’avais bien cherché ...

J’en suis sorti en septembre, peu après la rentrée des classes, sans que cela m’ait servi de leçon à l’époque, puisque j’allais continuer pendant deux ans sur des voies similaires.

La prison

A la différence de mon père qui a conservé de la rancœur envers les policiers qui m’avaient frappé, je ne peux leur en vouloir d’avoir réagi ainsi en voyant que j’avais blessé leur collègue.

Quant à savoir si mes parents ont eu raison de m’apporter toute leur solidarité, je ne peux que m’en remettre à ce verset de l’Evangile selon Matthieu (25.36) :

« J'étais en prison, et vous êtes venus vers moi. »

En ce qui concerne mes codétenus, dont je n’ai plus jamais eu de nouvelles, j’ignore s’ils se sont un jour repentis de leurs actes où s’ils se sont enfoncés plus avant dans la délinquance et le crime.

Je crois avoir lu à l’époque que le taux de rechute était évalué à 50 % ...

Je sais seulement que sur la croix, aux côtés de Jésus, il y eut un homme, peut-être un criminel, qui s’est repenti de ses actes peu avant sa mort. Alors Jésus lui dit :

« A vrai dire, aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis. » (Luc 23.43)

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