La chute

3. La chute

« Je monte l’escalier de quatre étages en haut duquel se trouve notre logement.

La rampe de protection n’ôte rien à la vision vertigineuse de la cage d’escalier qui s’enfonce plus je m’élève.

Au-dessus du palier terminal, une trappe d’accès aux combles est inaccessible sans échelle.

Pourtant, je parviens à me hisser vers cette trappe mystérieuse qui s’ouvre sur un espace inconnu.

Mais ma tentative échoue et c’est la chute dans le vide ... »

Je me réveille en sursaut de ce cauchemar.

Les barreaux de mon petit lit laissent passer la luminosité venant de la cuisine.

J’entends mon père qui parle et se prépare pour se rendre à son travail.

Ce rêve est mon premier souvenir.

J’avais au plus cinq ans puisque nous avons quitté ce logement en 1958.

La chute

Le vieil immeuble situé rue du sergent Bobillot à Montreuil-sous-Bois hébergeait notre famille depuis une dizaine d’années.

Mes parents, mariés en 1949, avaient eu auparavant une fille.

Une grande sœur attentive au petit frère mais qui s’est vue détrônée par ma naissance : avant, elle était l’Unique ... après elle était l’aînée !

Il a fallu dépasser la trentaine d’années pour prendre conscience du trouble que j’avais pu lui occasionner.

L’individu n’est pas naturellement soucieux des autres ... mais il peut le devenir.

Quoiqu’il en soit, ceci ne l’immunise pas contre la désobéissance ou la rébellion.

Car en considérant ce premier rêve, c’est bien de cela qu’il s’agit.

La chute

En 1956, mes parents avaient acheté un terrain à une vingtaine de kilomètres de Paris, pour y construire leur pavillon et quitter ce logement.

Le samedi, quand papa lançait : « Qui vient avec moi demain au terrain ? », j’étais toujours prêt et ma sœur restait avec maman.

Un terrain en friches, entouré de champs de blé où je pouvais me perdre accompagné des chiens du voisin ... quelle aventure !

N’ai-je pas repéré mon père là-haut sur le toit de la maison en construction ?

N’étais-je pas tenté d’escalader quelques monticules pour l’imiter ?

La chute

« Attention ! Tu vas tomber. »

Combien de fois ai-je entendu cette mise en garde ?

Je l’ignore car je l’avais oubliée.

Il a fallu que j’entende à nouveau mon père, trente ans plus tard, s’adresser dans les mêmes termes à mon premier fils pour comprendre la signification de ce rêve.

Quoi de plus tentant pour un enfant que de transgresser l’ordre du Père ?

Il était une fois un homme qui vivait dans un merveilleux jardin. Il pouvait toucher à tout, manger de tout, sauf l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Cet homme n’en a fait qu’à sa tête, et ce fut la chute, la déchéance, le cauchemar.

L’histoire d’Adam n’est pas unique : chaque être humain la renouvelle à chaque fois qu’il ne respecte pas un interdit.

La chute

« Ce ne sont pas les récits d’évènements quelconques qui se perpétuent mais uniquement ceux qui traduisent une idée générale humaine et qui se rajeunit éternellement et continuellement. »

(Carl Gustav Jung, extrait de « Métamorphoses de l’âme et ses symboles »)

Adam est l’archétype de la désobéissance. Il réside dans les premières couches de l’inconscient et se révèle dès le plus jeune âge par l’insoumission enfantine. C’est spontanément que l’enfant dira « non » ... car il faut réfléchir avant de répondre « oui » à ses parents.

Il n’est pas anodin que mon premier souvenir soit celui d’un rêve qui symbolise mon entrée dans le monde de la rébellion.

Pourtant, il paraît que j’étais un enfant plutôt docile.

La chute

Ce rêve de chute a eu ensuite des variantes. Notamment celle de la chute au travers d’un pont dont la chaussée disparaît, ne laissant pour poser les pieds que des poutres entre lesquelles le vide finit par aspirer le rêveur.

Quel est le rapport avec le rêve précédent ?

La désobéissance.

Dans notre pavillon, il y avait un grenier. Nous étions autorisés, avec ma sœur, à jouer dans ce grenier à condition de rester sur les planches qui, au début, ne couvraient qu’une partie de cet étage.

Il ne fallait pas s’aventurer sur les poutres non recouvertes de planches au risque de passer au travers du bacula enduit de plâtre qui couvrait le plafond de l’étage inférieur.

Evidemment, par deux fois ce fut la chute et papa a du refaire le plafond d’une chambre ce qui l’incita à tout recouvrir de planches après avoir posé de la laine de verre.

La chute

Pour sécuriser l’accès au grenier, il a aussi remplacé l’échelle en bois par une échelle métallique.

Je pouvais ainsi y passer des journées entières et la plupart des vacances, seul le plus souvent.

Ainsi, j’avais triomphé du cauchemar de mes cinq ans puisqu’il m’était permis de m’élever vers le monde mystérieux de l’imaginaire.

Là-haut, je pouvais inventer toutes sortes de jeux : jouer au maître d’école avec les ours en peluche ou à la guerre en alignant des pièces de lego.

J’ai ainsi colonisé le grenier jusqu’à l’âge de 17 ans.

Retour à l'accueil ... 3. La chute ... Le désert