Le retour du fils prodigue

1973 : LE RETOUR DE JOEL

Le 22 mars 1973, jour de mes 20 ans, j’ai retrouvé ma bien-aimée à la Sorbonne.

Les lycées et les facultés étaient en grève contre la loi Debré qui visait à limiter les sursis accordés aux étudiants avant le service militaire.

J’étais directement concerné puisque j’allais devoir partir sous les drapeaux, pendant un an, le 1er octobre 1973.

Nous avons défilé de la Place d’Italie à Denfert-Rochereau puis en sens inverse.

De retour à la Place d’Italie, des affrontements avaient opposé les manifestants aux forces de police.

Un fourgon de police brûlait lentement ... une vague odeur de gaz lacrymogènes flottait dans l’air comme un parfum de printemps.

Il faisait si beau ... nous avons laissé la manifestation pour rejoindre en amoureux les quais de la Seine.

J’avais 20 ans, je rêvais d’amour éternel et d’un autre monde, et j’étais prêt à tout abandonner pour partir n’importe où avec elle ...

le retour

Deux semaines plus tard, je suis lourdement retombé sur terre en ressentant la douleur de celui, ou de celle, qui se fait larguer.

Cette déchirure m’a profondément marqué et il faudra 31 ans avant que je me donne de nouveau pleinement.

Il restait les amis que je retrouvais fréquemment puisque, pour la seconde année, je m’étais inscrit en faculté pour mieux la déserter au bout de quelques mois. Comme la perspective du service militaire me rebutait, j’ai décidé d’opter pour l’insoumission.

Le 21 juin 1973 promettait d’être mouvementé. Le groupe d’extrême-droite "Ordre Nouveau" tenait un meeting à la Mutualité et la "Ligue Communiste" avait décidé de s’y opposer.

Je cherchais la manifestation en bas de la rue Gay-Lussac quand j’ai vu surgir les militants de la Ligue casqués, armés de pieds-de-biche et de cocktails Molotov.

Il y aura une centaine de policiers blessés ce jour-là.

La "Ligue Communiste" et "Ordre Nouveau" seront dissous et cette manifestation sera la dernière de cette envergure.

Mai 1968 était bien mort !

le retour

Avec l’été, nous avons pris la route pour nous arrêter dans une ville de Provence qui offrait des facultés de camping gratuit et la possibilité de travailler dans l’expédition des fruits et légumes.

Après avoir travaillé une semaine, nous avons survécu d’expédients.

Cette marginalisation me devenait insupportable et j’ai fini par craquer le soir du 15 août.

J’ai fui dans la nuit sans rien dire jusqu’à la gare et le lendemain matin je rentrais chez mes parents.

Ils n’ont pas compris pourquoi je fondais en larmes et j’étais dans l’incapacité de leur expliquer quoi que ce soit.

Tout ce que je savais, c’est que j’avais rompu avec mes seuls amis, que j’en souffrais mais ne voulais plus les revoir.

Ce retour au domicile parental concordait en fait avec ce rêve prémonitoire de 1971 où je perdais mes "dents de vampire" (Souvenir de 1971 : "le plan de Dieu").

Celles-ci symbolisaient à la fois les actes délictueux que j’avais pu commettre et le passage d’un âge à l’autre, de l’adolescence à l’âge adulte.

J’ai enterré mon adolescence le 15 août 1973.

le retour

Contre toute attente, l’ancien anarchiste qui envisageait l’insoumission face au service militaire, allait adhérer trois semaines plus tard au Parti Communiste Français et rejoindre l’armée le 1er octobre à Tarbes, au 1er Régiment de Hussards Parachutistes.

Je rentrais dans les rangs ... j’optais pour la sécurité et la stabilité en devenant enfin adulte.

Lorsque mes anciens amis m’ont retrouvé au mois de septembre, ils étaient sidérés.

L’un d’entre eux me dit avec une ironie pleine d’amertume : « C’est le retour du fils prodigue ! »

le retour

Effectivement, comme dans la parabole de l'Évangile selon Luc (15.11–32), mon retour et ma réinsertion sociale avaient été accueillis avec joie par mes parents.

Ces quatre dernières années les avaient mis à l’épreuve, et c’est bien parce que j’ai toujours trouvé la porte ouverte pour m’accueillir, malgré mon ingratitude, que j’ai pu m’en sortir.

En renonçant à la marginalité, j’appartenais désormais à un mouvement populaire qui avait à cette époque le soutien de plus de 20 % de la population française.

Les idéaux de générosité et de solidarité affichés par le PCF, que l’on trouve dans l’anarchisme, dont j'étais enfin sorti, comme dans d’autres courants de pensée, pouvaient se réaliser concrètement : en 1973, la gauche avait le vent en poupe.

En adhérant au PCF, je m’impliquais socialement et je donnais du sens à ma vie.

Je trouvais un équilibre que je n’avais pas connu auparavant.

Certes, j’avais perdu mes dents de vampire, mais ma "course souterraine" (Souvenir de 1971 : "le plan de Dieu") allait se poursuivre dans les méandres obscurs du Parti Communiste.

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