Les paras

21. Parachutiste

Cette rupture et l’adhésion au PCF impliquaient un total revirement par rapport au service national.

Il n’était plus question d’être insoumis, une feuille de route me convoquait pour le 1er octobre 1973 à Tarbes afin d’être incorporé pendant un an au 1er Régiment de Hussards Parachutistes.

A peine arrivés, nous embarquons dans des camions GMC qui nous conduisent au camp de Ger, à une douzaine de kilomètres à l’ouest de Tarbes, pour y passer deux mois de classes sans permission de sortie.

Les murs du camp et les cheveux rasés m’évoquaient les trois mois passés à Fresnes.

Nous sommes coupés du monde, probablement pour mieux nous intégrer dans l’esprit du régiment.

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Sans information extérieure, nous sommes un jour rassemblés dans le réfectoire.

Un officier supérieur monte sur une table pour nous informer qu’une guerre au Moyen-Orient (il s’agit de la guerre du Kippour) a provoqué un embargo sur les livraisons de pétrole. Consternés, les commentaires vont bon train. Comment des appelés pourraient-ils partir en première ligne ?

La 11ème division parachutiste est certes sollicitée pour ce type d’opérations mais c’est quoi cette guerre ?

Dans la chambrée, l’un d’entre nous avait déjà le moral au plus bas : il est marié avec un enfant en bas âge et n’a pu être dispensé de service militaire.

Quelques jours plus tard il a tenté de se suicider et quittera le camp de Ger.

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Après avoir passé le brevet parachutiste à Pau, nous rejoignons le 1er RHP à Tarbes.

La crise pétrolière défraie la chronique et, pour respecter les consignes d’économie, nous devons pousser les véhicules jusqu’à la sortie du Quartier Larrey. L’armée doit démontrer qu’elle ne gaspille pas !

Tout le monde rêvait d’une permission au terme de ces deux mois de classe mais nous sommes embarqués pour un séjour d’une semaine en Corse, hébergés au 2ème REP de Calvi.

Découvrir la Corse en décembre, pourquoi pas. Les quelques légionnaires avec lesquels nous discutons songent pour la plupart à quitter la Légion.

Rares sont ceux qui n’ont pas eu au minimum un accident depuis leur incorporation. Nous comprenons pourquoi le jour où nous avons sauté sur la DZ (zone de saut) du 2ème REP.

Celle-ci étant peu étendue, le largage doit s’effectuer à basse altitude et en quelques secondes l’avion est vidé de ses passagers. Il n’y a pas, ici, de distances de sécurité à respecter.

Plusieurs se retrouvent à frôler des pieds la coupole de leur prédécesseur avant d’atterrir sur un sol jonché de cailloux. Rien à voir avec les prairies ou les champs labourés des environs de Pau ou Tarbes.

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Nous sommes ensuite partis en manœuvre dans le maquis corse pour trois jours. Les manœuvres sont les seuls souvenirs agréables que j’ai conservés de l’armée.

Nous échappions ainsi aux différentes corvées du Quartier Larrey (gardes, nettoyage des véhicules, des cuisines, transport des ordures à la décharge ...).

Dormir en plein air en hiver n’est pas toujours agréable mais le contact avec la nature, même dans des conditions rigoureuses, répondait à un besoin personnel d’évasion.

De retour sur le continent, nous avons enfin pu partir en permission, soit pour Noël, soit pour le Jour de l’An.

Le retour de permission était assez pénible et les week-ends à Tarbes peu attractifs.

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J’avais pris contact avec la fédération du Parti Communiste des Hautes-Pyrénées qui m’avait orienté vers les jeunes communistes de Tarbes.

Ils m’avaient incité à la prudence car les communistes n’étaient pas les bienvenus dans les milieux parachutistes. Cela ne m’avait pas dissuadé de lire l’Humanité sur mon lit, ce qui n’avait pas échappé à certains compagnons de chambrée.

Un samedi, je suis invité par des jeunes communistes qui organisaient une fête entre adolescents. L’après-midi s’éternisait lorsque l’un d’entre eux proposa de faire bouger un tabouret en organisant une séance de spiritisme.

Matérialiste convaincu, je refusais de me joindre à cette supercherie et ne comprenais pas que de jeunes communistes puissent croire un seul instant à de telles manifestations occultes.

Resté en retrait, dans un coin de la pièce, j’entendis : « Ca y est, il bouge ! »

D’autres surenchérirent et je fus rapidement confronté à une quinzaine d’opposants qui me certifiaient avoir vu quelque chose.

J’ai longtemps pensé que, même seul face à ces témoignages, la raison devait l’emporter.

Avec le recul et l’évolution de mes convictions, il me semble tout à fait possible que ce tabouret ait bougé, canalisant ainsi une énergie occulte qu’il faut probablement mieux éviter de solliciter.

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Après une semaine de manœuvre au Larzac où il gelait, nous sommes repartis dans le piémont pyrénéen.

Etant le seul bachelier de la chambrée, le lieutenant avait décidé de m’affecter à son service : je le suivais en permanence avec la radio.

Il m’invitait à partager quelques victuailles améliorant la monotonie des rations de guerre.

Nostalgique de l’Algérie Française, il avait comme adjoints un maréchal des logis chef qui, paraît-il, affichait un portrait d’Hitler dans sa chambre, et un MDL (maréchal des logis) pas très futé récemment rentré du Tchad. Encadré par des fascistes ... que pouvait-on attendre de tels individus ?

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Le soleil levant illuminait les Pyrénées en ce matin de février. La terre durcie par le gel résonnait sourdement sous nos pas. Le givre étincelait dans les champs et sur les feuilles d’arbres.

Je ne perdais pas une miette de ce spectacle.

« C’est beau n’est-ce pas ? »

Par ce simple commentaire, le lieutenant exprimait en cet instant notre communion spirituelle.

Cela m’interpellait. Cet homme si différent, ce fasciste potentiel, pouvait ressentir des émotions comparables aux miennes. Qui sait si, dans d’autres circonstances, cet homme ne serait-il pas devenu un ami ?

Et cet autre dont j’avais presque crevé l’œil en 1970, ce brigadier chef, c’était un père de famille, probablement honnête homme qui méritait tout autant ma considération.

Guerres, combats, violences ... il suffirait parfois que l’on apprenne à se connaître pour ne pas s’entretuer.

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Après une nuit passée dans une grange, la pluie est venue et nous sommes rentrés trempés à la caserne.

Ayant attrapé une pneumonie, je passai une semaine à l’infirmerie. A sa sortie, le lieutenant refusa ma permission considérant que je m’étais assez reposé. Je ressentis une vive contrariété qui allait s’accentuer par la suite.

Nous devions sauter sur un bois. Les consignes étaient les suivantes :

« Vous serrez les fesses, vous vous cachez le visage et vous attendez que ça se passe ! »

En principe, les branches cassaient mais certains resteraient suspendus. La moitié des parachutes seraient déchirés ce qui ne semblait pas poser de problème. Il fallait faire des économies sur le carburant ... pas sur les parachutes.

C’était mon quinzième saut, ce serait le dernier.

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Je repérai une clairière et m’efforçai, en tirant sur les élévateurs du parachute, de me poser dans cet espace dépourvu d’arbre. Ma joie d’échapper ainsi aux branches fut de courte durée car, en roulant dans l’herbe, ma tête heurta un tronc d’arbre abattu.

Je suis resté deux minutes à moitié assommé, avec un violent mal de tête, et un mécontentement sans précédent.

Dans les jours qui ont suivi, je me plaignais officiellement de maux de tête et de vertiges.

Parti en permission pour un week-end fin février 1974, je décidais le dimanche soir de ne pas rentrer le lendemain à la caserne. Une ambulance militaire est venue me chercher pour me conduire à l’infirmerie d’une caserne située Porte des Lilas.

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Je suis resté une semaine en observation et l’on m’a remis une feuille de route pour rejoindre Tarbes. Il était hors de question que j’y retourne.

Etienne et Laurent, déserteurs, avaient fini par se rendre. Etienne avait été emprisonné pour désertion et Laurent séjournait dans le service de psychiatrie de l’hôpital militaire Percy à Clamart. C’était mon objectif ...

J’ai passé la journée à errer dans Paris, m’orientant vers Issy-les-Moulineaux, commune voisine de Clamart. En soirée, je me suis présenté au commissariat en déclarant que j’étais perdu, ne me souvenant plus de ce que j’avais fait pendant cette journée.

Vu mon statut militaire, ils m’ont accompagné à la gendarmerie.

« Tu as retrouvé la mémoire ?

- Oui.

- Alors profites-en pour prendre le train et rejoindre ton régiment, à Tarbes ! »

Me voici de nouveau sur le trottoir. Je descends dans le métro, assis sur les marches, recroquevillé comme un fœtus je ne réponds, ni aux passants qui s’inquiètent de ma santé, ni au chef de station qui décide d’appeler Police Secours.

« Tiens, je t’avais bien dit qu’il irait pas loin celui-là. Allez, on va l’embarquer et le conduire à l’hôpital militaire. »

Je ne pouvais laisser exploser ma joie, ni même manifester un sourire de reconnaissance.

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Le lendemain, je suis reçu par un médecin aspirant qui n’avait pas envie de perdre son temps. Il savait que la moitié des appelés hospitalisés simulaient plus ou moins, aussi m’a-t-il demandé :

« Si vous avez quelque chose à me demander, dites-le moi ? »

Rentrer chez moi ... non, j’ai gardé le silence.

La vie dans le service de psychiatrie me semblait plutôt agréable. J’avais la permission de sortir en ville pour me promener dans la journée et je faisais la connaissance d’autres pensionnaires.

L’un était pris de vomissements systématiques dès qu’il franchissait la porte d’une caserne.

L’autre montait sur les toits et jetait des tuiles.

Mais celui qui restait toute la journée debout à côté de la table de chevet en dévisageant toute personne circulant dans le couloir ne parlait à personne. Je doute que son comportement relève d’une quelconque simulation.

Je devais toutefois m’interroger sur le mien. Au regard de mon vécu de ces trois dernières années, pouvais-je être considéré comme « normal » ?

Qu’est-ce qui définit la normalité ?

Si d’aventure ils voulaient me réintégrer dans une caserne, ne serais-je pas prêt à faire n’importe quoi pour les en dissuader ?

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Au matin du 3 avril 1974, je sortais faire ma promenade quotidienne lorsque j’ai lu les premières pages des journaux commentant le décès de Georges Pompidou. Dans la semaine qui suivit, je me retrouvais face à mon aspirant accompagné du médecin-chef, et de deux infirmières qui observaient mes réactions aux différentes questions posées.

Au terme de cet entretien, je fus mis en convalescence pour deux mois renouvelables et invité à rentrer chez moi.

Mon dossier fut transféré de Tarbes dans une unité des personnels isolés à Rueil-Malmaison où je terminais officiellement mon temps de service tout en étant affecté à mon domicile. Je ne pouvais espérer mieux ...

Il y eut bien quelques interrogations parmi les membres du Parti Communiste local sur ma libération anticipée mais de la part d’un étudiant il fallait bien s’attendre à tout.

Pleinement disponible pour la campagne électorale, j’étais quotidiennement requis pour des affichages, distributions de tracts et autres manifestations de soutien en faveur de François Mitterrand, candidat unique de la gauche.

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