Les Alpes

28. Les Alpes en 1981

"François Mitterrand est élu Président de la République !"

10 mai 1981 à 20 heures, dans la salle du réfectoire de la Mairie tout le monde s’est rassemblé après le dépouillement des votes pour regarder la télévision.

Vague d’applaudissements, cris de joie, sourires et espérance.

Pendant le discours de Mitterrand, je ne peux retenir quelques sarcasmes à l’encontre de celui qui, de toute évidence, ne tiendra pas ses engagements.

Comment pourrais-je me laisser bercer par les promesses du nouveau Président ?

N’ai-je pas appris dans les rangs du Parti Communiste que les socialistes avaient toujours trahi ?

Et puis je n’ai pas digéré l’échec de Georges Marchais au premier tour des élections présidentielles le 26/04/1981 : 15 % au lieu des 20 % (minimum) que faisait auparavant le Parti Communiste.

Le commencement de la déchéance ...

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Et je ne vais guère apprécier l’attitude de ce Parti qui, après avoir tout fait pour entraver l’élection de Mitterrand et critiqué en permanence son programme, va s’humilier en quémandant quelques ministres en vue de la vague rose qui déferle sur la France lors des élections législatives de juin 1981.

Je rejoindrai ensuite les rangs des contestataires qui, à l’intérieur du Parti, vont demander une refonte de ses modalités de fonctionnement, et finiront par le quitter faute de voir le moindre changement s’opérer.

De ce côté aussi, l’Espérance ne franchirait pas la décennie des années 80.

Mais, peu importe, j’avais déjà la tête ailleurs car l’été était arrivé.

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Onze mois sans montagne, c’est très long. Luis avait proposé de changer de massif pour cet été 1981.

Les Alpes impressionnent plus que les Pyrénées. Personne ne les connaît dans le groupe en dehors des stations de sports d’hiver.

Le camping à 2000 mètres n’est plus possible car il faut dormir dans des refuges à plus de 3000 mètres pour atteindre des sommets de 4000.

Là-bas, les isards se nomment chamois.

Là-bas, les espagnols transfrontaliers cèdent la place aux italiens, anglais, allemands et même japonais venus pour le Mont-Blanc. C’est ce que nous allions découvrir ...

En ce début de mois d’août 1981, la 4L parvient au Col du Lautaret à bout de souffle. Banquette arrière baissée pour charger au maximum, deux planches à voiles sur la galerie, c’est beaucoup lui demander !

La descente vers Briançon me rappelle le paysage somptueux qui clôture le film « Les Valseuses ».

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Maria, la sœur de Ludovic, nous guide vers la baraque qu’elle s’est chargée de réserver à Pâques.

« Vous verrez, c’est super. C’est à Piolier, à 1400 mètres d’altitude, on domine la Durance et c’est entouré de prés pour camper.

- A l’intérieur, c’est comment ?

- Je n’ai pas vu, je n’ai pas pu entrer. »

Après trois kilomètres de piste en lacets, nous nous arrêtons devant une bâtisse sympathique.

« Euh, c’est pas celle-là, c’est l’autre à côté. »

Moins sympathique ... et bien plus petite.

Vu de près, elle semble même plutôt délabrée. Si la toiture ne fuit pas, ce sera bien.

Il faudra aussi ménager la porte pourrie par l’humidité ... et nettoyer l’intérieur, vérifier la solidité de la table et des bancs avant de s’asseoir, se serrer à 15 dans une cuisine de 12 mètres carrés, aller chercher l’eau à la fontaine …

« Dis Maria, où il est ton palace ? »

Citadins habitués au confort, douches chaudes et pièces spacieuses, voici la nature, la vraie, la montagne à l’état brut.

Le pavillon loué dans les Pyrénées, trop récent, trop bien équipé, ajoutait aux vacances les avantages de la vie urbaine.

A Piolier, la visite des lieux est rapide : une cuisine, une chambre, pas de sanitaire.

A l’extérieur, deux fontaines, deux maisons en ruines, une chapelle et une propriété en bon état que nous avions espéré être notre location. L’eau est à la fontaine, douche froide gratuite !

Luis, Pâquita et les enfants prendront la chambre. Les autres camperont, nous avons suffisamment de tentes.

Le site est formidable. A 15 kilomètres en aval de Briançon, la haute Vallée de la Durance nous accueille pour un mois.

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La Cime de la Condamine, à 2940 mètres, s’annonçait à notre portée pour un galop d’essai.

Il suffisait de suivre la piste qui monte à Piolier jusqu’à son terme situé à 1900 mètres et de continuer à pied.

Traînant plus ou moins la patte pour cette première marche sous un soleil assommant, nous remontons un vallon herbeux au fond duquel un vague torrent doit s’écouler en d’autres saisons.

Peu ou pas d’arbres sur un terrain de plus en plus aride qui se révèle être calcaire, après disparition précoce de l’herbe en altitude, d’où infiltration de l’eau et absence de source.

Le souvenir de la grotte du Marboré et de la pénurie en eau potable m’incite à penser que les cartes topographiques ne sont pas toujours suffisantes. Une carte géologique nous aurait renseignés sur la nature du sous-sol et les précautions à prendre en matière d’approvisionnement en eau.

Une pause rapide permet de dresser le bilan des gourdes vidées.

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Ludovic s’inquiète de ses pulsations cardiaques qui ne sont pas descendues au-dessous de 120 battements après deux minutes d’arrêt.

A 2600 mètres, nous atteignons un col qui nous offre la perspective des futures ascensions au départ de la Vallée de la Vallouise.

Les Pyrénées semblent bien petites face au massif du Pelvoux chapeauté d’un glacier dont les langues épaisses semblent surplomber la vallée.

Le seul glacier gravi en 1980, celui de l’Aneto, n’avait pas ce caractère imposant renforcé par le fracas des séracs qui s’effondrent.

Nous déjeunons au col, silencieux.

Est-ce par souci d’économiser la salive ou d’admiration face au paysage ?

La moitié de l’équipe décide d’attendre au col les plus motivés qui iront jusqu’au sommet. La fin de cette ascension manque d’intérêt car la Cime de la Condamine est une grosse colline dont le sommet est couvert de schistes résiduels. Heureusement, nous pouvons contempler le Pelvoux tout en marchant.

Un vaste névé en fusion permet d’installer deux gourdes récupérées pleines à la descente.

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De retour à Piolier, le temps s’annonce orageux. Ce sera le cas presque tous les jours de 16 à 18 heures pendant un mois. Des averses éclateront parfois sur les reliefs mais rarement au-dessus de la Vallée de la Durance.

Passé l’orage, le ciel se dévoile en soirée.

C’est l’heure des rendez-vous nocturnes ... avec les satellites qui traversent le champ des étoiles.

Autour d’un feu de bois, comme les scouts qui se sont installés à quelques centaines de mètres, nous attendons la prochaine étoile filante ou le spoutnik de 21 heures 45.

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Dès le lendemain, nous programmons une reconnaissance avec Luis en amont de Vallouise pendant que les amateurs de bronzage ou de planche à voile se rendent au Lac de Savines.

Nous laissons la voiture au Pré de Madame Carle, un vaste parking où se bousculent montagnards, touristes et badauds. Beaucoup se contentent d’un pique-nique en bordure du parking.

Situé à 1874 mètres, le Pré est rapidement envahi par l’ombre du Pelvoux qui le domine de ses 2000 mètres et l’après-midi est souvent écourtée par la fraîcheur ambiante.

Le bar du chalet-hôtel offre ses tables et son toit en cas d’orage. Certains se contentent de marcher une demi-heure pour atteindre le front du Glacier Noir et reviennent en maugréant :

« On a pas vu grand chose, il est couvert de pierres. »

L’autre, c’est le Glacier Blanc. Depuis le Pré, on apercevait en 1981 l’extrémité de la langue glaciaire vers 2300 mètres.

C’est par cette voie que l’on accède à la Barre des Ecrins en passant par les refuges du Glacier Blanc et des Ecrins.

Sur les lacets du sentier qui s’élève en plein soleil vers le front du glacier, Lulu entonne son éternel refrain :

« Cette année, j’arrête de fumer ! »

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Solidaire, je tousse. Je traîne depuis trois semaines une vague bronchite et les tiraillements provoqués par une légère scoliose durent depuis le mois de février. Je crains que le poids du sac à dos n’arrange rien. Il faudra s’en accommoder car il n’est pas question de rester en bas pendant un mois.

Après avoir traversé le torrent sous-glaciaire qui jaillit du front du glacier, il faut attendre de pouvoir passer entre la glace et le rocher par un court défilé où alternent les randonneurs ascendants et descendants.

Aujourd’hui, le trafic est perturbé car le passage s’est effondré sous la pression du glacier. Les chasseurs alpins sont encore à l’œuvre pour dégager la voie et contrôler la circulation. Passé l’embouteillage, le sentier nous conduit rapidement en amont et le glacier, au-dessous, paraît encore plus gigantesque.

« Tu as vu ces crevasses ?

- Tu crois qu’il faudra les traverser plus haut ?

- Pas aujourd’hui. Mais d’après la carte, à partir de 2900 mètres, la voie normale passe sur le glacier en permanence. »

La promenade de reconnaissance s’achève vingt minutes plus tard, au refuge du Glacier Blanc, planté sur un piton rocheux à 2550 mètres d’altitude.

Luis me demande :

« Vous essayez demain ?

- Sans doute. Tu ne viendras pas ?

- Non. Je vais rester un peu avec Pâquita et les enfants. Je monterai avec le groupe suivant. »

Descendre un sentier que l’on a grimpé deux heures auparavant et que l’on empruntera de nouveau le lendemain en sens inverse constitue, en ce qui me concerne, le côté le plus désagréable de cette randonnée. Pourtant, à peine avons-nous atteint le Pré de Madame Carle que déjà je rêve du prochain départ.

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Mon dernier passage dans ce secteur remonte à 2001 ... en vingt ans, le front du Glacier Blanc avait reculé de 500 mètres.

1981 était la dernière année où l'on ait enregistré une poussée glaciaire ce qui explique l'intervention des chasseurs alpins pour sécuriser la voie.

A 3000 mètres, le Glacier Blanc présentait une vaste étendue plane, étincelante, uniforme.

Cinq ans plus tard, je l'ai déjà trouvé incurvé, effondré au centre, et de plus envahi par les déchets et écoulements en provenance du refuge ... l'effet de serre n'est pas le seul responsable !

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24 heures plus tard, nous voici au refuge des Ecrins, à 3172 mètres.

« Vous avez vu le monde à l’intérieur ?

- On était mieux dans les Pyrénées.

- Ca va, André, tu ne commences pas à râler. Pedro nous attend sur la terrasse. On dîne dehors mais il faut faire vite. »

La terrasse du refuge des Ecrins, c’est un plancher douteux en surplomb sur lequel chacun s’efforce de s’installer au mieux, certains pour y dormir.

Au mois d’août, à cette altitude, il doit geler une nuit sur deux.

Assis autour du réchaud, nous attendons les pâtes qui seront, comme toujours en montagne, collantes et mal égouttées.

Erreur, ce soir elles sont bien égouttées puisque Helvia a renversé la gamelle sur le plancher !

Pedro et Maria rient, Christian se moque, André et Joël râlent, et Helvia nous invite à chercher une autre boniche si nous ne sommes pas contents.

Avec 120 places théoriques, le refuge accueille chaque soir en juillet-août, en moyenne, 200 personnes.

Nous sommes deux sur un matelas de 80 centimètres de large et mon voisin germanique me souffle au visage son haleine chargée en vin.

Je lui rendrais bien la pareille mais nous n’avions que du Ricard.

Minuit ... je n’arrive pas à dormir, les ronflements des autres m’énervent.

A trois heures, le gardien du refuge va nous réveiller.

Je vais être frais pour gravir le Dôme des Ecrins !

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Déjà ? J’ai dû dormir deux heures.

Tout le monde se lève, cherche ses affaires, bousculades, on se piétine. André lève la tête et renonce. Christian se retourne, il vaut mieux laisser passer les plus pressés. Eux aussi ont peu dormi.

3 heures 30. Je tente une percée dans le réfectoire. Un quart de table se libère et ce sera suffisant pour déjeuner.

Près de 200 personnes circulent sans échanger un mot. Des fantômes ensommeillés, maladroits, qui cherchent un gant ou leur bonnet, se reprennent à trois fois pour lacer une chaussure, restent parfois dix minutes à tourner leur cuiller dans un café non sucré …

Dehors, l’air vif surprend et réveille.

4 heures 45. Enfin prêts, sauf Maria qui s’est recouchée. Les premières cordées s’engagent déjà dans l’ascension du Dôme.

Une succession de lumières s’étire sur le glacier depuis la base du refuge ... des vers luisants. Il faut descendre dans la nuit pendant une centaine de mètres avant de prendre pied sur le glacier.

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Bruit métallique. Quelqu’un a lâché son piolet. Celui-ci rebondit dans le noir sur les rochers et, en-dessous, nous nous collons contre la pierre en écoutant. L’alerte est terminée. Une dispute éclate trente mètres plus haut.

Fixation des crampons. La lampe de poche dans la bouche, je répète les gestes pratiqués la veille au grand jour.

Dix mètres, vingt mètres, ça tient !

Trente mètres, Christian s’arrête pour rattacher un crampon.

« Ça c’est Christian. Toujours prêt pour donner des conseils mais incapable de s’équiper.

- Ferme-la ! André. Tu n’as pas froid en short, Joël ?

- Ca ne va pas tarder si on doit t’attendre encore. »

L’ambiance est plus chaude que le fond de l’air. Pedro et Helvia ont continué de marcher puisque nous ne sommes pas encordés. Lorsque nous les rejoignons, il fait suffisamment jour pour éteindre les lampes.

De 3200 à 3900 mètres, la trace s’enfonce dans une neige plus ou moins durcie par les phases de gel nocturne et de dégel diurne.

La pente ne dépasse pas 35 degrés et l’ascension est cotée « facile ». Mais ce type de courses sur glacier nous était inconnu.

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Nous comprenons vite qu’il faut monter d’un pas régulier pendant deux heures. Celui qui ne l’a pas compris s’essouffle, effectue des pauses de plus en plus fréquentes, et n’atteint pas le sommet. Avec l’altitude, la fraîcheur du vent devient plus pénétrante.

Parti en short, je regrette mon jogging. Mais pour enfiler un pantalon, il faut s’arrêter en plein vent, enlever puis remettre les crampons et les chaussures. Je me contente de la cape qui descend à mi-cuisses et ne protège guère du vent.

3700 mètres. Pour lutter contre le froid, j’ai dû accélérer le rythme. Sensation soudaine d’essoufflement intense et de malaise passager. La pression atmosphérique est ici aux trois-quarts du niveau de la mer. Une pause de quelques dizaines de secondes sera suffisante.

3900 mètres. Après un passage où le piolet est le bienvenu, la trace longe la base de la Barre des Ecrins vers le Dôme.

A 3974 mètres, la Brèche Lory sépare le Dôme de la Barre. Le vent va croissant et les nuages s’accumulent. Nous atteignons le sommet du Dôme de neige à 4015 mètres dans un brouillard qui se déchire le temps d’apercevoir la Vallée du Vénéon, en bas du versant opposé à celui par lequel nous avons grimpé.

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Christian ne veut pas se contenter de ce premier quatre mille. Il veut enchaîner pas l’ascension de la Barre qui culmine à 4101 mètres. Pedro le suit.

La Barre est cotée « peu difficile » mais il faut franchir un ressaut à la Brèche Lory ou attaquer par la rimaye une pente de neige à 45 degrés pour atteindre l’arête rocheuse.

Je redescends avec Helvia et André. Le soleil revient et c’est un plaisir de dévaler en moins d’une heure une pente gravie avec peine.

Pedro et Christian nous ont rejoints sur le plat du glacier après avoir renoncé à la Barre des Ecrins.

Son aspect majestueux, et le fait de ne pas l’avoir escaladée, vont nous hanter quelques temps. Les posters de la Barre, achetés à Briançon, ne risquent pas de nous la faire oublier.

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Après l’ascension du Dôme des Ecrins, il fallait compter deux à trois jours pour éliminer l’acide lactique accumulé dans les muscles. Une journée de détente à Briançon, à la piscine ou à la frontière italienne, c’est bien.

Deux jours, c’est trop !

Aussi, lorsque Luis et Ludovic ont manifesté leur intention de monter au Dôme, je leur ai emboîté le pas.

« Tu vas refaire le Dôme ?

- Non, la Roche Faurio, c’est en face.

- Seul ?

- Pourquoi pas ? »

Deux heures plus tard, nous étions à Vallouise, dernière station où l’on puisse acheter des vivres pour la randonnée.

Il y avait du monde en fin de matinée dans le supermarché. Cathy nous attendait dans la voiture, Ludovic et Luis parcouraient les rayons à la recherche de cacahuètes pendant que j’achetais des piles.

La silhouette du bonhomme qui attendait à la caisse avec sa femme en me tournant le dos était suffisante pour identifier Albert. Je ne l’avais pas revu depuis le déménagement de Colette consécutif à notre rupture.

Albert, toujours chaleureux, s’est exclamé : « Tiens, la bonne surprise ! »

Moins bonne pour sa femme qui ne m’a pas adressé un mot.

Quelques échanges rapides nous ont permis de dresser le bilan de cette première semaine de vacances.

« Eh bien, les jeunes, vous ne chômez pas. Quant à moi, je ne ferai pas grand-chose cette année. »

J’ai eu envie de lui proposer de m’accompagner à la Roche Faurio mais j’ai senti l’impatience de son épouse ...

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« C’est pas possible, c’est pas possible.

- Qu’est-ce qu’il y a Lulu ?

- Tu as vu ses chaussettes ... et son short. Elle va monter comme ça ?

- Si ça te coupe le souffle, tu ne marches pas derrière elle, Lulu. »

Ils sont adorables ces pompons accrochés aux chaussettes qui rebondissent à chaque pas. Certes, le short est plus que moulant et d’une blancheur peu adaptée au milieu naturel impitoyable avec les vêtements.

Cathy ayant ralenti la cadence, nous l’avons dépassée, ainsi que Ludovic.

Passé le refuge du Glacier Blanc, l’écart s’est accentué car elle s’arrêtait tous les cent mètres. Nous les avons attendus, assis sur la moraine avec Lulu, avant de s’engager sur le glacier. Elle ne voulait plus continuer, puis s’est ravisée.

La splendeur du paysage, lorsque l’on découvre la Barre à partir de 2900 mètres, efface tous regrets d’être monté.

La nuit au refuge des Ecrins a été identique à la précédente avec ses ronflements et ses effluves.

L’air de la nuit des Ecrins a nettoyé mes bronches en profondeur.

Le ciel était cette fois parfaitement dégagé et le froid plus vif que l’autre matin. Ludovic nous a rejoints après avoir couché sa bien-aimée.

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J’ai suivi Ludovic et Luis sur le plat du Glacier Blanc, pendant deux kilomètres, et les ai quittés en grimpant à droite vers la Roche Faurio pendant qu’ils continuaient la voie normale des Ecrins.

Après une erreur d’aiguillage qui me conduit au bord de crevasses peu accueillantes, je rejoins la bonne trace qui s’enfonce dans une neige moins parcourue que celle du Dôme. Bien sûr, la course est moins soutenue, la pente plus faible et le sommet bien inférieur aux quatre mille mètres. Bref, c’est trop facile, mais combien plus tranquille pour une première en solitaire.

Je regarde de temps à autre les chenilles humaines qui accèdent au Dôme, maintenant bien visibles de jour.

Par contre, aucune trace fraîche sur la Roche Faurio.

Les empreintes datent de plusieurs jours puisqu’elles ont subi une fonte diurne et un regel nocturne. En aval, aucune cordée ne semble me suivre. J’écoute le silence et seules quelques exclamations me parviennent du versant opposé.

Je songe aux crevasses et découvre que solitude doit être synonyme de prudence accrue. En évitant de m’écarter de la trace, et en étant particulièrement vigilant à la moindre rupture de pente qui pourrait s’accompagner de crevasses, le risque me semble moindre.

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Quelques années plus tard, j'ai fait la connaissance d'un photographe professionnel, Pascal, de retour d'une ascension manquée à l'Everest dont l'un des membres n'est jamais revenu.

Il avait un pied gelé consécutivement à une traversée hivernale de la Meije.

Pascal nous a raconté comment chaque année il rayait du monde de son carnet d'adresse ... disparus ou décédés en montagne.

Lui-même, amateur de l'extrême, se régalait en sautant les crevasses à ski.

Il a fallu qu'il descende dans une crevasse pour prendre des photos, et prendre conscience que s'il tombait il n'en sortirait probablement pas vivant.

Je ne suis jamais descendu dans une crevasse ... et n'en ai pas eu besoin pour comprendre ce qui m'arriverait en cas de chute.

Nous n'avons pas tous la même conscience du danger ... ni le même niveau d'inconscience ...

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« Dans l’espace, personne ne vous entend crier ! »

Je revois l’affiche du film « Alien » en pensant que personne ne doit non plus vous entendre lorsque l’on disparaît dans une crevasse ...

Voici l’arête sommitale constituée de gros blocs faciles et couverts de givre par les nuages qui montent du versant nord. Les gants finissent par être humides et le froid engourdit les mains. La saisie des prises devient pénible.

Au détour d’un rocher, je constate que le vide s’enfonce dans le brouillard sans permettre de poursuivre plus loin. J’en déduis qu’il s’agit du sommet, à 3730 mètres, compte-tenu des indications de la carte.

Pas de chance pour le paysage complètement noyé dans le coton. L’air froid et humide ne m’invite pas à flâner et je fais demi-tour.

En rejoignant le glacier, je croise enfin une cordée qui se prépare à s’engager sur l’arête. Les nuages du versant nord continuent de s’élever au-dessus de l’adret qui est maintenant ensoleillé. Je me réchauffe rapidement.

Même si la température de l’air varie peu, la réflexion des rayons sur la neige rend les vêtements insupportables. Il faut que j’ôte quelques couches.

Deux silhouettes bien connues me rejoignent sur le Glacier Blanc, pratiquement où nous nous sommes quittés.

Ce n’est pas l’enthousiasme. Ils ont fait demi-tour vers 3700 mètres, Ludovic ayant considéré qu’il ne pourrait pas monter plus haut.

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Luis raconte ...

« On marchait bien, Ludovic était devant, dans la trace. Je sentais bien qu’il s’essoufflait un peu mais je ne pensais pas qu’il craquerait.

Et puis il s’est emmêlé les pieds dans ses crampons et est parti en arrière. Je l’entends encore crier : Lulu ! Lulu !

Je me suis arrêté et j’ai tendu les bras. Et hop, je l’ai reçu dans les bras comme un paquet. »

Il reprend la pose et Ludovic commente :

« Je n’en pouvais plus, il m’a ramassé au vol. C’est une bête !

Et toi, comment c’était ? »

Je ne me suis jamais étendu dans les commentaires. Au-delà des paysages et du contexte extérieur, il y a le vécu profond, indescriptible. La joie ou l’inquiétude de quelques instants, le délice d’être seul à profiter d’un moment que d’autres ignorent. C’est un tout fait de petits riens.

Nous rejoignons le refuge et Cathy qui se fait bronzer sur la terrasse avant de descendre dans la vallée.

Déjà le 10 août ... les vacances nous filent entre les doigts.

Pas un jour à perdre, il fallait repartir afin d’être entraînés pour le Mont-Blanc.

Prévue pour le 20 août, l’ascension du Mont-Blanc était incontournable puisque nous étions dans les Alpes.

Cela me semblait ambitieux et je n’en faisais pas une destination obligatoire de notre séjour. J’avais en mémoire les récits de Colette et de son père ainsi qu’un fait divers datant de juillet 1981, un mois avant notre départ :

« Trois alpinistes partis à 7 heures du matin du refuge du Goûter dans une tempête de neige ont été retrouvés morts de froid à onze heures, à 200 mètres du refuge qu’ils n’ont pu retrouver. »

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Le massif des Ecrins me semblait moins dangereux et j’en profitais pleinement. Je les accompagnerai, sans conviction, le 20 août.

Plus proche de nous, l’Ailefroide Orientale, à 3848 mètres, nous invitait au voyage.

Situé en aval du Pré de Madame Carle, à 1500 mètres, le village d’Ailefroide sert de point de départ pour les candidats à l’ascension de l’Ailefroide ou du Pelvoux.

Après une heure de marche sous bois, nous déjeunons près d’une source. Luis, Christian, Helvia, nous ne sommes que quatre. La plupart ne sont en fin de compte pas très motivés puisque les effectifs des équipes au départ sont toujours réduits.

La marche d’approche qui conduit au refuge du Sélé, à 2710 mètres, est assez longue et nous y arrivons en fin d’après-midi.

Baraquement de 30 places, ce refuge rappelle celui du Portillon par son caractère rudimentaire. Il va falloir se serrer mais la nuit sera moins pénible que celles passées au refuge des Ecrins.

Nous avons pourtant dû bien mal dormir pour être si nombreux, le lendemain matin, à faire fausse route. Nous avons fait confiance aux deux groupes qui nous précédaient dans la nuit en leur emboîtant le pas. Pendant près d’une heure nous circulons entre des éboulis interminables sans trouver un sentier indiqué sur le guide et qui longe à flanc le versant sud du massif.

Désabusés, nous faisons demi-tour et rejoignons l’intersection où nous nous sommes trompés. Cette heure de marche inutile m’a coupé les jambes. Je dors debout et décide de renoncer.

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Luis et Helvia font de même tandis que Christian continue seul.

Nous l’avons attendu quatre heures au refuge. Entre temps, un blessé est redescendu après s’être démis l’épaule sur un pont de neige qui a cédé au passage.

Le ciel s’est couvert et lorsque Christian nous rejoint, son commentaire est bref : « J’ai atteint le sommet, profité d’une percée dans les nuages pour prendre des photos, et je suis redescendu. J’ai faim. »

Retour à Piolier, avec pour seule consolation d’avoir trouvé des framboises en abondance en bordure du chemin qui nous a paru moins pénible.

Il fallait à tous prix effacer cet échec. Plusieurs étaient partants pour une nouvelle tentative à l’Ailefroide dans quelques jours.

En attendant, je mis mon doigt sur la Montagne des Agneaux (3664 mètres) et proposai :

« Qui veut venir ?

- ... ?

- Départ cinq heures du Pré de Madame Carle, pas d’arrêt en refuge, retour dans l’après-midi.

- Tu veux faire 1800 mètres de dénivelée aller-retour d’un seul coup ?

- Et alors, moi je vais tenter 2300 mètres d’un coup. Tiens, je t’accompagne, mais au lieu de grimper aux Agneaux, je continue par le Glacier Blanc et je fais la Barre des Ecrins. »

Christian avait une idée fixe : la Barre sans étape, sans refuge.

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Un contrat est un contrat : à cinq heures, nous étions au Pré de Madame Carle.

Avec Christian, il n’était pas question de flâner. En trois quarts d’heure, nous avons gravi le sentier qui conduit au front du Glacier Blanc. Lorsqu’il a sorti son appareil photographique pour prendre les premières lueurs qui illuminaient la cime du Pelvoux, il s’est aperçu qu’il n’avait pas de pellicule. Il n’irait donc pas faire de photographies sur le toit des Ecrins.

Je l’ai laissé s’exercer avec son piolet sur le mur de glace. L’annulation de son projet ne remettait pas le mien en cause puisque nous avions pris deux voitures.

Vers sept heures, je me suis arrêté à 2600 mètres avant d’aborder le Glacier Jean Gauthier. Au-dessus, les cordées plus avancées venant du refuge du Glacier Blanc s’élevaient lentement sur une pente qui s’accentue avec l’altitude.

Le versant étant à l’ouest, j’ai poursuivi à l’ombre jusqu’au Col du Monêtier (3345 mètres). Il n’était pas encore neuf heures du matin. J’avais marché régulièrement en regardant mes pieds, sans attention particulière pour ce glacier ombragé.

En franchissant le col, j’ai fermé les yeux et détourné la tête, ébloui par le soleil qui inondait le versant oriental.

Quand j’ai enfin pu regarder, mes jambes ont fléchi, obéissant à un ordre inconscient. Assis sur un bloc de rocher, j’étais médusé. Je n’avais jamais rien vu de tel ... et je n’ai jamais revu une telle féérie.

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En-dessous, face à moi, le vaste Glacier du Monêtier s’étalait dans une brume mauve, irréelle, sous un soleil élevé dans un ciel d’une pureté absolue. Cette brume naissait dans la vallée et sa limite supérieure, vers 3000 mètres, traçait une ligne parfaite à l’horizon oriental.

C’était une mer de rayons à la limite de l’ultra-violet.

En longeant le Glacier du Monêtier, en lisière de la rimaye supérieure dans une neige déjà mole, j’ai rejoint les groupes qui s’encordaient, au Col Tuckett, avant d’attaquer l’arête terminale des Agneaux.

Une escalade rapide sur un rocher excellent, de gros blocs secs et tièdes sur lesquels je me suis ensuite couché, pendant près d’une heure, au sommet.

Vers dix heures et demie, j’ai quitté à regret ce coin de paradis.

La neige s’était transformée en soupe et je n’ai pas remis les crampons à glace. De l’autre côté du Col du Monêtier, versant occidental que le soleil avait maintenant envahi, je n’ai pas non plus jugé nécessaire de remettre les crampons.

Piolet à la main, en short et maillot de corps, je descendais le Glacier Jean Gauthier par de larges lacets, nonchalamment.

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Je planais à 3000 lorsque j’ai accédé dans une zone du glacier encore ombragée et, de ce fait, englacée.

En une seconde j’ai dérapé, repris contact avec la dure réalité d’un sol froid, dur et glissant, dévalé un mètre sur le flanc. Stop !

Piolet planté dans la glace : ce n’est pas pour cette fois.

J’ai cherché une position plus stable afin de chausser les crampons.

Cette chute de quelques dizaines de centimètres a suffi pour m’entailler la cuisse. J’aurais pu continuer sur 300 mètres en accélération ... bonjour les restes !

Sans piolet ni réflexes, la suite des vacances aurait pu être sérieusement compromise. Fâcheux, mais très instructif.

Evidemment, si je n’étais pas seul, si j’étais encordé ... Et si personne n’est capable de me retenir ?

De nombreuses cordées circulent ainsi, sans fournir une réelle assurance. Si l’un d’entre eux tombe pendant que les autres sont en progression, il sera difficile d’empêcher une chute collective.

En ce cas, il y aura plusieurs victimes au lieu d’une. Avec de tels raisonnements, je ne risquais pas de renoncer aux courses solitaires.

Piolier, 15 heures, personne au campement.

J’ai le temps de prendre une douche en plein air. Une brise tiède monte de la vallée. Lessive habituelle des vêtements de montagne dans l’eau froide du lavoir et graissage des chaussures : j’aime cette vie ...

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En quatre jours, le refuge du Sélé ne s’était pas agrandi et les montagnards à héberger s’étaient accrus.

Le lendemain matin, Pedro et André en tête, Helvia et Alex fermant la marche, nous nous sommes cette fois engagés sur la bonne voie pour l’Ailefroide Orientale.

Après un court névé très incliné, nous suivons une corniche de rochers qui constitue le seul passage délicat.

Ensuite, c’est une alternance de passages rocheux ou enneigés qui s’achèvent par un glacier sommital assez raide. Helvia a renoncé à 200 mètres du sommet.

C’est dommage, car la vue entre deux passages nuageux valait un dernier effort.

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Le 20 août, au départ de Piolier : Luis, Christian, Helvia, Pedro, Pascual (son frère) et Olivier qui nous ont rejoints pour la seconde quinzaine du mois.

L’équipe de sept se complète, en passant par Albertville, de Sylvie et de son nouveau copain (Nicolas) et de Sébastien que je ne connaissais pas. Arrivés à Saint-Gervais, nous scrutons un ciel inquiétant. Le temps se dégrade souvent en montagne après le 15 août.

Au bureau des guides, la météo laisse espérer une remontée possible du baromètre mais annonce un vent du nord (la bise) soufflant à 80 kilomètres heures à 5000 mètres. Les plus optimistes diront que le Mont-Blanc n’atteint pas cette altitude, donc le vent doit être légèrement inférieur à 4800 mètres.

Luis est sceptique. Il téléphone au refuge du Goûter, à 3800 mètres, que nous devrons rejoindre dans la soirée. Là-haut, par-dessus les nuages, il fait beau, bien qu’il ait neigé ce matin.

En bas, un « ciel bas et lourd pèse comme un couvercle ... »

Nous avons réservé pour cette nuit au refuge, supporté plus de 200 kilomètres de virages depuis Briançon : il n’est pas question de renoncer si vite !

Le train à crémaillère, au départ de Saint-Gervais, ne fait pas le plein par ce type de temps.

Quelques touristes dévisagent, rarement avec envie, ces groupes équipés de piolets, crampons, casques, cordes et sacs à dos qui envahissent le quart du wagon.

Vers 2000 mètres, le train pénètre dans la masse nuageuse et les vitres se couvrent de buée. J’enfile un pull-over.

A 2400 mètres, c’est le terminus du Nid d’Aigle. Il est presque 16 heures. Dernier retour pour Saint-Gervais dans moins d’une heure. Tout le monde hésite à s’engager dans ce brouillard.

Un fonctionnaire des services de secours en montagne quitte son siège pliant et organise l’accueil :

« Il ne faut pas y aller aujourd’hui. Il a neigé et dans le brouillard vous ne trouverez pas la trace qui conduit au refuge. »

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Ce n’est pas un ordre ... simplement un conseil donné sur un ton autoritaire par quelqu’un qui exerce un métier où l’on donne des ordres. Et c’est désagréable ...

Je regarde Christian. Nous prendrons le même plaisir à ne pas suivre les conseils de l’autorité au siège pliant.

Il est pourtant efficace puisque la plupart des groupes l’entourent pour l’écouter et décident de redescendre à Saint-Gervais.

Luis choisit la prudence et Helvia, ainsi que Sylvie et Nicolas décident de renoncer. Partis à dix, nous ne sommes plus que six à nous avancer dans le brouillard.

Il y avait bien quelques centimètres de neige fraîche. Mais ce n’était pas suffisant pour couvrir un sentier bien visible et de surcroit balisé par des marques rouges sur les rochers. Après une heure de progression dans le brouillard, il semble que nous ayons fait le bon choix en persévérant.

A mi-chemin, à 3167 mètres, le refuge de Tête-Rousse est pratiquement vide. Nous demandons quelques renseignements au gardien sur l’état de la voie qui mène au refuge du Goûter :

« Pas de problème pour les groupes qui sont descendus cet après-midi. Il faut simplement être prudent dans la traversée du couloir et enfiler vos crampons. »

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Olivier s’avance prudemment dans le couloir du refuge qui n’a pourtant pas l’air de glisser au point d’exiger le port de crampons. Il a fallu, entre deux éclats de rire, lui expliquer qu’il s’agissait d’un couloir de glace situé deux cent mètres plus haut et non dans le refuge.

Après cette pause, nous reprenons notre cheminement, vers 18 heures, en suivant la trace qui s’élève dans la neige du Glacier de Tête-Rousse. Entre la neige et le brouillard, je ne distingue plus que le dos de celui qui me précède.

Cela me rappelle le premier campement au Portillon, en 1980, et, comme l’an dernier, j’aperçois soudain mon ombre qui se détache sur le sol. Nous avons enfin traversé le plafond nuageux dont l’épaisseur avoisinait 1500 mètres.

Dans la traversée du couloir du Goûter, vers 3300 mètres, une brume nous entoure encore, mais bientôt nous dominons le matelas nuageux qui couvre les vallées et les massifs peu élevés.

Il est 20 heures lorsque nous arrivons au refuge du Goûter qui, exceptionnellement pour la saison, est à moitié vide. Christian s’empresse de prendre des photos de la mer de nuages avant la nuit.

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La salle commune commence à s’assombrir lorsque nous commençons à dîner. La plupart des tables sont libres car bon nombre se sont déjà couchés.

Comme nous ne semblons guère pressés d’en faire autant, le gardien s’impatiente :

« Ici on éteint tout à 21 heures et réveil à 2 heures !

- 2 heures ? Pour quoi faire ?

- Le Mont-Blanc. Vous devriez déjà être couchés. Il ne faudra pas vous étonner, demain, si vous n’arrivez pas en haut. »

Il a fallu terminer le repas à la lumière de nos lampes frontales.

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Effectivement, à 2 heures, la fête commence. Mais comme il n’y a pas trop de monde, les préparatifs sont assez silencieux ce qui nous permet de somnoler un moment.

Nous sommes enfin prêts vers 4 heures, sauf Olivier qui a trop peiné hier dans la marche d’approche et préfère rester au refuge.

Dehors, la nuit est d’encre noire. Les lumières de Saint-Gervais, 3000 mètres plus bas, sont plus vives que les étoiles.

Plus aucun nuage : comme nous avons eu raison de continuer !

Les premiers pas sur une neige craquante avec un vent glacial donnent l’impression d’être entrés dans un monde où l’on ignore l’existence du soleil et de l’herbe.

Passant derrière le refuge, nous accédons par quelques marches englacées sur l’arête de l’Aiguille du Goûter.

Exposée au nord, le vent balaye en permanence la dernière neige poudreuse de la veille. Ca va être comme ça jusqu’au sommet, et peut-être pire plus haut.

Il va falloir faire 1000 mètres de dénivelée sur un glacier avec des températures négatives avivées par un vent à 80 kilomètres heures qui traverse nos vêtements nettement insuffisants. Mais que fait-on dans cette galère ?

Et pourtant, on marche, et on en redemande.

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Les cordées s’essoufflent sur la pente du glacier et l’accès au Dôme du Goûter, moins pentu vers 4300 mètres, permet de se reposer un peu.

Mais comme tout arrêt en plein vent implique un refroidissement du corps, il faut repartir.

Pour Pedro et son frère, Pascual, l’épreuve s’arrête là. Trop froid, surtout aux pieds.

Partis à dix, nous ne sommes plus que trois.

Cent mètres plus haut, c’est le refuge Vallot, abri de fortune où tout le monde s’entasse en s’imaginant qu’il y fait chaud, pour boire un peu et manger en silence.

Christian à froid à ses longues jambes protégées par un jogging en coton peu épais. Sébastien, le second qui est resté, souffre aussi du froid au niveau des pieds.

Et moi, si je reste à les attendre, je finirai aussi par geler. Je quitte ce refuge et accélère le pas pour avoir plus chaud. Ils ont démarré peu après.

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La pente s’accentue et les cordées piétinent. J’en dépasse une, puis une autre, d’autres encore. Dans un groupe encordé, on ne va jamais plus vite que le plus lent de l’équipe.

A 4500 mètres, j’ai voulu boire. Mais ma gourde rangée dans la poche latérale du sac à dos était pleine de glaçons.

A 4600 mètres, j’ai voulu uriner ... et renoncé aussitôt.

Techniquement, cette ascension ne présente qu’un passage délicat. Peu avant le sommet, il faut suivre une crête neigeuse pendant 50 mètres sur trente à cinquante centimètres de large.

Côté français, la pente est sévère mais peu se négocier en cas de chute. Côté italien, il n’y a rien à négocier dans le vide.

Le plus gênant, c’est de croiser les cordées qui vont en sens inverse. Heureusement, le jour est levé et on a le temps de les voir venir.

Trois heures après avoir quitté le refuge du Goûter, j’atteins un vaste dôme de neige partiellement incurvé qu’un soleil timide caresse sans effet.

Les autres sommets paraissent si loin et tellement plus petits. Dommage que le vent ne permette pas de sortir la carte pour un inventaire de l’horizon.

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Christian me rejoint vers sept heures et quart. Je l’ai laissé faire ses photos sans attendre Sébastien que je croise à l’amorce de la descente. Un de ses crampons – du matériel de location – s’est cassé.

A cause du froid, il allait souffrir d’un pied pendant quinze jours.

Pour descendre, il suffisait presque de se laisser glisser. C’est tellement facile de dévaler les pentes exténuantes de l’aller.

Mais l’absence d’effort à la descente conjuguée à une consommation excessive d’énergie à l’aller et au manque de sommeil a déclenché une réaction organique.

Vers 4500 mètres, je suis envahi par une profonde lassitude à la fois physique et mentale. En passant sur un replat moins exposé au vent, j’ai eu l’impression qu’il faisait chaud et l’envie me prit de me blottir quelques minutes au soleil. J’avais envie de tout arrêter.

La voie de la raison m’a ordonné de marcher.

A 8 heures du matin, l’air était encore à moins dix degrés.

En m’immobilisant, je risquais l’hypothermie. J’avais en mémoire des récits sur ce phénomène qui, en l’absence de secours extérieur, est irrémédiable.

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Je me suis forcé à marcher en luttant contre la somnolence et préféré ne pas m’arrêter au refuge Vallot, craignant ne pas pouvoir repartir.

Je me souviens avoir ralenti au Dôme du Goûter et m’être retourné pour constater que je laissais une trace qui ondulait.

Donc, je titubais. Mais il fallait encore descendre sans pause. Et puis je savais que la perte d’altitude signifiait une croissance de la pression en oxygène et une diminution du froid ambiant.

A partir de 4100 mètres, je me suis senti mieux et j’ai poursuivi la descente sans me forcer.

Arrivé au refuge du goûter peu après 9 heures, une boisson chaude et quelques gâteaux ont achevé de rétablir la situation.

Nous avons mis deux heures pour rejoindre le Nid d’Aigle et embarquer dans le train de midi.

Le soir, nous étions à Piolier.

Mal équipé pour ce premier Mont-Blanc, obligé de forcer le rythme pour lutter contre le froid à l’ascension, j’en ai senti les effets négatifs à la descente. Il m’a fallu plusieurs années pour améliorer l’équipement.

Je bénéficiais heureusement, en 1981, de trois semaines préalables de préparation physique et morale dans les Ecrins sans lesquelles je n’aurais probablement pas réussi.

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Il nous restait une semaine de vacances et pourtant personne ne semblait décidé à bouger.

Que restait-il dans le guide comme courses cotées « facile » ou « peu difficile » ?

Le Pic Coolidge m’attirait avec ses 3774 mètres. Mais il fallait partir du Pré de Madame Carle, sans refuge intermédiaire, avec une longue marche sur le Glacier Noir.

La Montagne des Agneaux, c’était 1800 mètres de dénivelée en une étape. Le Pic Coolidge représentait 1900 mètres d’une traite.

Je me suis donc donné rendez-vous à 5 heures au Pré de Madame Carle.

Choix des armes : le piolet !

Après avoir longé le Glacier Noir par la moraine, il faut prendre pied sur le glacier et le remonter jusqu’à sa source, au-dessus de 3000 mètres. Un sentier instable s’élève ensuite vers le Col de la Temple en-dessous duquel un vaste replat accueille quelques tentes. Un peu surpris de me voir arriver de ce côté, un homme me questionne :

« Je ne savais pas que l’on pouvait passer par là.

- D’où venez-vous ?

- De la Bérarde, par le refuge Temple Ecrins. Nous avons campé ici cette nuit avec un groupe de jeunes qui est encadré par un de nos amis aspirant-guide. Ils sont partis depuis une demi-heure au Pic Coolidge. Vous les rejoindrez peut-être au sommet ... »

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Un quart d’heure plus tard, je rejoins le groupe d’adolescents qui galèrent dans un passage en corniche.

L’aspirant est au milieu du passage, perché sur un surplomb. Il s’efforce de les rassurer.

Obligé de faire la queue pour passer à 3400 mètres : c’est un comble !

Au bout de quelques minutes d’attente, je distingue quelques mètres plus bas une seconde corniche qui devrait me permettre de passer.

Cela me vaut quelques remarques de l’aspirant sur le thème : « c’est dangereux de passer dessous à cause des chutes de pierres », mais je fais la sourde oreille.

Il est déjà dix heures et demie lorsque je débouche, à 3450 mètres, sur le petit glacier perché qui conduit au sommet du Pic Coolidge. Celui-ci s’élève rapidement jusqu’à 3680 mètres et la dernière centaine de mètres se déroule sur des éboulis plus ou moins stables.

Je suis au sommet à onze heures trente, après cinq heures et demie d’ascension. C’était long ... mais c’est superbe.

Au nord, la Barre des Ecrins dresse son versant rocheux qui obstrue l’horizon. Par contre, aucun sommet à proximité ne s’interpose dans les autres directions.

J’entame la longue marche du retour vers midi. Je sens que cela va être pénible car je n’aime pas descendre, surtout quand cela s’éternise.

Je croise le groupe d’adolescents en haut du glacier terminal mais je ne vois plus leur moniteur. Au Col de la Temple, je retrouve mon interlocuteur qui me demande avec une vague inquiétude :

« Vous les avez vus ?

- Pas de problème. Ils étaient tous au sommet. Allez, au revoir, il y a du monde qui m’attend en bas. »

Quelle serait leur réaction, à Piolier, si je ne rentrais pas ?

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Hier soir, je me suis couché en évoquant le retour en fin d’après-midi, mais sans pouvoir préciser d’heure.

Ils s’inquièteraient sans doute à la tombée de la nuit, et comme les recherches sont vaines dans le noir, il faut toujours s’attendre, en cas d’accident, à passer une nuit au clair de lune en espérant des secours pour le lendemain.

Après une nuit sur un glacier, le lendemain ne doit pas être brillant.

Tout en ruminant ces sombres pensées, je dévale le sentier qui me ramène sur le Glacier Noir.

En plein soleil, l’eau ruisselle entre les rochers encastrés dans la glace et je constate, avec amertume, que la plupart sont descellés. Il était facile de marcher dessus ce matin, quand il gelait, mais maintenant ils oscillent ou se dérobent sous mon pas.

Cinquante fois j’ai failli m’étaler, en jurant, seul recours pour vider ma hargne. J’ai dû ralentir le pas par sécurité et parce que mes orteils, à force de buter contre les pierres, s’en ressentaient de plus en plus.

J’ai même souhaité que cette course soit la dernière et rêvé de me reposer à Piolier pendant les derniers jours.

J’ai enfin quitté ce glacier pour la moraine, passé 16 heures, et rejoint le parking vers 17 heures.

Pouvoir retirer ses chaussures ... c’est le meilleur moment du retour !

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Avant, le massif des Ecrins s’appelait massif du Pelvoux parce que les habitants des vallées croyaient que le Pelvoux était le plus élevé. En fait, le Dôme et la Barre des Ecrins sont les seuls à dépasser 4000 mètres puisque le Pelvoux culmine à 3946 mètres. Mais son allure massive retient tout de suite l’attention.

Nous avions commencé le séjour par le Dôme des Ecrins, il était logique de finir avec le Mont Pelvoux.

En fait, nous n’avons été que trois à suivre cette logique. Un autre groupe, constitué de Luis, Sylvie et Nicolas qui nous avaient rejoints après le Mont-Blanc, se lançait en même temps dans l’ascension du Dôme que Luis n’avait pu atteindre avec Ludovic.

L’accès au Pelvoux s’effectue par le sentier de l’Ailefroide que l’on quitte vers 2000 mètres pour suivre les lacets qui mènent au refuge du Pelvoux, à 2704 mètres.

Fin août, nous n’étions que quelques dizaines dans ce refuge confortable, exposé plein sud, qui permet de profiter d’un coucher de soleil sur le Col du Sélé et des premières lueurs de l’aube le lendemain, à l’autre bout du monde.

Et puis, il y avait les marmottes. Nourries par le gardien du refuge qui s’en approchait à volonté, elles résidaient sous une vieille cabane voisine. Nous avons passé une partie de la soirée à les observer avec Christian et Helvia.

Cette dernière étape en refuge effaçait le souvenir des nuits passées dans les autres refuges alpins.

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Le Glacier du Clot de l’Homme descend à 200 mètres du refuge. Il faut le traverser dans sa partie aval dont l’état est très variable.

Dès le lever du jour, il a fallu chercher les prises au piolet entre les fissures de la glace. Un guide qui encadrait ses clients s’est senti obligé de tendre une corde qui facilitait le passage de tout le monde.

La Bosse de Sialouze, à 3244 mètres, et l’engagement sur le Glacier de Sialouze nous ouvrent la vue sur le couloir Coolidge qui justifie le classement de cette course comme « peu difficile ».

Les crampons s’enfoncent bien dans ce glacier concave dont la pente supérieure, cette année-là, avoisine les 35 degrés annoncés dans le guide, et permet de remonter très haut sur la glace.

Dans la partie sommitale, nous quittons le glacier pour éviter les chutes de pierres et sortons du couloir par les rochers de la rive droite.

A 3837 mètres, nous rejoignons le Glacier du Pelvoux dont les rondeurs supérieures paraissent faciles après l’ascension du couloir.

Vers onze heures, nous accédons au sommet du Pelvoux, à la Pointe Puiseux qui cote 3946 mètres. Il fait relativement doux et le ciel n’affiche aucun nuage menaçant.

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Des silhouettes se profilent au Dôme et sur l’arête des Ecrins.

Ce sont peut-être les copains ?

Je m’y revois trois semaines auparavant et je fais grise mine à l’idée de rentrer en Région Parisienne.

Pendant près de quatre semaines, j’ai totalement oublié mon bureau à la Mairie de Rissy et l’appartement de la ZAC.

Et maintenant, tout cela me revient en tête une fois, puis deux, puis trois fois par jour ... comme une remise en condition progressive.

C’est tellement bon de courir dans la neige, de ne pas voir les fumées de l’usine voisine, de ne pas sentir les émanations de la décharge.

Ce n’est pas le poster que j’ai collé sur le mur de la salle de séjour qui fera entrer dans la pièce un véritable coucher de soleil.

« Vous m’encordez pour la descente du couloir ? »

Helvia me rappelle dans le présent.

Christian sort de son sac une corde qui n’aura servi que pour Helvia, en dehors des quelques escalades auxquelles il s’est livré avec Luis sur les rochers proches de Piolier. Nous ne regrettons pas de l’avoir emportée pour la traversée du Glacier du Clot de l’Homme qui s’avère, au retour comme à l’aller, assez délicate.

Ensuite, ce fut l’interminable sentier qui conduit au parking et les retrouvailles à Piolier.

Luis avait atteint le Dôme avec Sylvie et Nicolas : l’honneur était sauf !

Mais nous quittions Piolier en laissant la Barre invaincue.

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Elle m’a nargué pendant onze mois.

Le soir, en m’affalant sur les coussins de la salle de séjour, je contemplais avec envie le poster noir et blanc acheté à Briançon qui illuminait l’appartement. Quand les copains venaient, il leur était difficile de ne pas s’attarder quelques secondes sur cette vue.

Pourtant, il n’était pas question de retourner dans les Alpes en 1982. Trop de monde, trop de déconvenues. J’étais probablement le seul à en avoir pleinement profité ...

A l’automne 1981, j’ai entrepris une formation obligatoire consécutivement à ma nomination au grade d’attaché communal.

Pendant seize semaines réparties sur deux ans, il faudrait partir en stage au centre de formation de Pantin.

J’ai été agréablement surpris dès la première semaine qui a semblé très loin du vécu quotidien dans nos mairies respectives.

En effet, pour rompre les barrières et constituer ce groupe qui allait se retrouver régulièrement, le premier thème portait sur l’analyse transactionnelle.

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L’analyse transactionnelle propose une approche spécifique pour la compréhension des problèmes relationnels ainsi que des modalités d’intervention pour résoudre ces problèmes.

L’objectif était avant tout professionnel, mais j’y trouvais une capacité d’analyse du comportement qui pouvait avoir de multiples déclinaisons.

Ceci m’a rappelé les périodes délicates : 1973 à Châteaurenard (20) et la traversée du désert du premier semestre 1980 (26).

J’avais bien essayé de lire quelques ouvrages sur l’autoanalyse mais au lieu de m’éclairer, je m’étais embrouillé.

Les théories d’Eric Berne et de ses disciples avaient l’avantage de fournir une méthode d’analyse de la personnalité et des communications entre individus.

Je prenais ainsi plaisir à observer mon entourage, à échafauder des hypothèses ... mais le seul qui échappait aux raisonnements, c’était le raisonneur.

Car si j’avais pu identifier quel était mon scénario, je ne me serais pas laissé prendre à celui-ci dans les années qui ont suivi.

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